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La Préparation Aux Élections Présidentielles 2015 En Côte D’ivoire

Germaine ATTA, Martine AUDEOUD[1]

Introduction

« Ce qui est premier pour Jésus, ne semble pas être son titre de Chef, de Tête, mais celui de serviteur… sur le plan christologique, on part du Christ Tête (et ses dérivés) pour affirmer ensuite seulement que le mot tête est synonyme de service et, sur le plan ecclésiologique, que l’Église, son épouse, est servante… » (Soede, 2012 : 161).

L’identité de l’Église est celle du Christ – tel est Christ, telle est l’Église. Christ étant premièrement et parfaitement serviteur, l’Église est, elle aussi, appelée à être premièrement et parfaitement servante. Mais servante de qui ? Christ a premièrement cherché à faire la volonté de son Père (Jean 8 :28 et Hébreux 10 :17), ensuite à servir les hommes et les femmes qui l’entouraient (nous en avons de nombreux exemples dans les évangiles et le récit de la femme samaritaine en Jean 4 n’en est qu’un exemple). Mais il est aussi venu servir (sans compromettre sa mission et son identité) le gouvernement romain sous lequel son pays opérait (Matthieu 22 :21, Marc 12 :17, Luc 20 :25) ainsi que le système religieux juif qui y prévalait (il paie l’impôt pour le temple – Matthieu 17 :22-27). L’Église est donc conviée à imiter son Seigneur dans cet esprit de service, non seulement par rapport aux membres individuels de la société, mais aussi par rapport aux structures dans laquelle elle est aussi appelée à être sel et lumière (Matthieu 5 : 13-14).

C’est ainsi que l’Église ivoirienne est actuellement confrontée, dans sa vocation de servante, à une réflexion sur son rôle par rapport à la préparation des élections présidentielles du deuxième semestre 2015. Préoccupées par le désir d’encourager l’Église à jouer pleinement et avec sagesse et vision son rôle pendant cette période, nous avons procédé, lors du colloque du mois de mai 2014 de la FATEAC qui a rassemblé les responsables des Églises d’initiative occidentale et ceux des Églises d’initiative africaine, à une enquête pour mettre en évidence

  1. L’enseignement des églises sur leur rôle dans la vie politique du pays ;
  2. la cohérence entre la vision de l’église ou de la dénomination et sa compréhension du rôle de l’Église dans la vie politique du pays ;
  3. l’approche des églises par rapport au processus des élections présidentielles un an auparavant.

Cette étude mettra donc en évidence les résultats de cette recherche et proposera à l’Église ivoirienne des recommandations pour que son service auprès de la société et des structures sociales en soit plus efficace.

1. Contexte de l’étude et méthodologie

Le colloque 2014 à la FATEAC a rassemblé une centaine de représentants des Églises d’initiative africaine et occidentale pour réfléchir sur le thème Les églises d’initiative africaine : enjeux et avenir. Vu la présence d’un tel nombre et d’une telle variété d’Églises représentées, nous avons saisi l’occasion de mener une enquête pour évaluer la perception des responsables d’églises en Côte d’Ivoire sur le rôle de l’Église dans la vie politique de la Côte d’Ivoire en général, et dans le processus pré-électoral en particulier. Au vu de la crise postélectorale de 2011, nous avons posé comme hypothèse que les églises de Côte d’Ivoire sont sont prêtes pour le geste électoral de la fin de l’année 2015. 

        1.1.    Hypothèses

Dans cet objectif, nous avons cherché à mettre en évidence trois aspects de la perception des responsables des Églises ivoiriennes concernant la vie politique de la Côte d’Ivoire. Nous avons donc cherché à évaluer l’enseignement donné par les églises sur le rôle de l’Église dans la vie politique ivoirienne, la cohérence entre la vision de l’Église  et la compréhension de son rôle dans la vie politique ivoirienne pour enfin dégager les différentes approches des églises dans le processus de préparation aux élections présidentielles. Nous dégageons donc trois hypothèses de recherche :

  1. Les églises enseignent que l’Église est politiquement neutre, mais que ses membres peuvent s’engager dans la vie politique du pays.
  2. La vision des églises évangéliques ivoiriennes inclut la transformation de la vie politique de la Côte d’Ivoire.
  3. Les églises ivoiriennes ont développé une excellente stratégie de préparation de leurs membres au processus électoral de 2015.

        1.2.    Contexte de l’étude

Le contexte de l’étude porte sur une population essentiellement urbaine, celle d’Abidjan. Très peu de statistiques semblent être disponibles pour caractériser la population religieuse d’Abidjan. Les résultats du recensement de 2014 n’ayant pas encore été complètement publiés, les données religieuses concernant la Côte d’Ivoire suivant les informations publiées sur le site de l’Institut National des Statistiques[2] sont représentées dans la Figure 1 ci-après pour l’ensemble du pays avec 38% de musulmans, 22% de chrétiens, 17% d’animistes ou de pratiquants des religions traditionnelles, 17% de pratiquants d’autres religions. Des statistiques sur la configuration religieuse de la ville d’Abidjan n’ont pas été trouvées.

Figure 1 : Les religions en Côte d’Ivoire

Source : INS

(http://www.ins.ci/gene/LANGUES%20OFFICIELLES%20ET%20LANGUES%20NATIONALES.html) Dans ce contexte où les chrétiens sont minoritaires, les chrétiens catholiques représentent environ deux-tiers des chrétiens suivant les estimations, contre un tiers des chrétiens dits protestants parmi lesquels se trouvent aussi les églises dites évangéliques dont font partie tous les responsables d’églises ayant participé à l’enquête.

        1.3.    Méthodologie

Une approche qualitative avec une étude de cas a été adoptée en vue d’apporter un éclairage nouveau sur un phénomène particulier au cœur  d’une entité sociologique (Poisson, 1992 : 12). Cette étude de cas porte sur les représentants des églises ayant participé au colloque annuel 2014 de la FATEAC en mai 2014, ainsi que sur un nombre équivalent par dénomination de responsables d’églises étudiés en avril 2015, soit donc presque un an plus tard. L’échantillonnage sélectionné est donc un échantillon de convenance qui a le potentiel d’être représentatif de l’ensemble des responsables d’église de la ville d’Abidjan, en l’absence de statistiques plus précises et récentes.

Ces responsables ont reçu un questionnaire[3] axé sur les trois hypothèses secondaires de recherche telles qu’elles ont été définies précédemment. Il a été demandé aux récipiendaires du questionnaire d’y répondre en toute bonne foi et de façon candide, et de remettre le document dûment rempli aux responsables du Département de développement holistique de la FATEAC dont nous faisons toutes deux partie. Les questions posées, relativement peu nombreuses (au nombre de sept), sont des questions ouvertes pour donner une pleine liberté d’expression aux répondants (Piau, 2004 : 16). Les réponses des répondants ont été répertoriées et regroupées par thème, puis analysées. 

La distribution des réponses par église se trouve représentée dans la Figure 2 ci-dessous : 

Figure 2 : Répartition des répondants par catégorie d’église en 2014

Source : Enquête des auteurs

Il faut noter qu’en 2014, sur 60 questionnaires distribués, 22 questionnaires ont été retournés, ce qui revient à un taux de réponse de 37%. Nous notons que c’est un taux de réponse relativement bas pour une audience ‘captive’ en 2014. En 2015, ce sont 22 responsables d’églises ou dénominations qui ont été contactés individuellement et qui ont chacun retourné leur questionnaire. Les répondants sont tous des responsables dans leurs églises.

Après avoir revu ces données démographiques, nous allons à présent étudier les réponses de ces responsables aux questions qui leur ont été distribuées. 

2. Analyse et discussion des données

Cette partie sera développée suivant les trois axes des trois hypothèses précitées. Le premier est relatif aux enseignements des églises concernant le rôle de l’Église dans la vie politique. Le deuxième examine la cohérence entre la vision de l’église ou de la dénomination et sa compréhension du rôle de l’Église dans la vie politique du pays et le troisième s’attache à évaluer l’approche des églises par rapport au processus des élections présidentielles un an auparavant.

2.1.     L’enseignement des églises concernant le rôle de l’Église dans la vie politique

En 2014, les églises d’initiative africaine et les églises d’initiative occidentale ont toutes souligné l’importance de veiller à la neutralité de l’Église par rapport à la vie politique. Elles ont toutes prôné le respect et la prière pour les autorités. Enfin, elles sont généralement, à une exception près, accepté que les chrétiens soient libres de s’engager dans la vie politique de leur pays pour en transformer la société. Les églises d’initiative africaine ont spécifié en outre qu’elles ont conscience que l’Église est une opportunité pour le pays et qu’il est important de « développer la paix avec la communauté », selon leurs propres mots.

En 2015, en plus des éléments précités, les églises d’initiative africaine ont souligné trois éléments dont le premier a été repris dans sept (7) réponses (donc plus de 50% des réponses). Ces sept responsables ont tous écrit de façon similaire que « L’Église devrait sensibiliser, éduquer, accompagner le processus et devrait pouvoir jouer le rôle d’arbitre entre Dieu et les politiciens ». Elles réitèrent aussi que le choix politique dépend des fidèles (individuellement) et que l’Église « est neutre et ne fait pas de politique ».

Réflexions

Dans les réponses reçues en 2014, bien que le terme ou le concept de la laïcité ne soit pas explicitement mentionné, nous pouvons constater que ce concept est sous-jacent dans le rôle qui est dévolu à l’Église face au politique. Cette laïcité est ainsi de type « séparatiste », selon les termes de Pohor (2013 : 88) qui « commande aux associations cultuelles de n’exercer directement aucun pouvoir politique et à l’État de n’exercer aucun pouvoir religieux ». De ce fait, les églises prônent la neutralité de l’Église et insistent donc sur le fait que l’Église n’a pas à se laisser influencer dans le jeu politique, ni à y entrer.

Mais, en poursuivant les développements de Pohor, cette laïcité est aussi « collaborative » (Ibid. p. 88-89), dans la mesure où les responsables d’église encouragent leurs fidèles à prier pour les autorités. De plus, en 2015, ces responsables estiment qu’il est primordial que cette collaboration soit accentuée et matérialisée par un accompagnement du processus électoral par les églises. Comme le souligne Pohor (Ibid.), il revient aux différentes structures ou institutions ivoiriennes, mais en particulier à la Société Civile, de relever le « défi de la laïcisation de la laïcité ivoirienne ». 

Si le défi de la laïcisation de la société ivoirienne semble primordial, il nous semble aussi incontournable de faire face à une autre réalité sociologique africaine et ivoirienne, celle de la non-privatisation de la religion. Si très souvent, dans la littérature occidentale et même africaine[4], la dichotomie entre le public et le privé semble prévaloir, cette dichotomie caractérise-t-elle effectivement la culture africaine et la culture ivoirienne en particulier ? Estelle réellement présente dans l’exercice des religions, ou bien caractérise-t-elle l’approche sociologique de nos religions ? Il y a lieu, à présent, de faire appel à Bidima (2010) qui présente une autre approche intégrative de la pensée africaine qui relève de son histoire et de ses traditions : la compréhension de l’esprit de cour comme fondement de la compréhension africaine de la vie publique. Sans poursuivre dans des débats philosophiques ou sociologiques qui dépasseraient le cadre de cette étude, il nous semble nécessaire, dans nos réflexions sur la contextualisation des débats sur l’interrelation entre la vie politique et la vie religieuse de nos pays, de nous approcher d’une réflexion plus systémique sur nos contextes africains[5]. Dahou (2005 : 12), par exemple, s’y attèle, sans toutefois arriver à « réconcilier une théorie du pouvoir avec une théorie de l’espace public susceptible de dépasser les contradictions des recherches antérieures. »

Enfin, pour venir aux préoccupations des responsables d’église en 2015, nous pouvons constater que les églises d’initiative africaine semblent plus préoccupées que les églises d’initiative occidentale par leur influence sur la société. Est-ce un reflet de la perspective plus individualiste du christianisme transmis par les sociétés missionnaires occidentales qui ont enseigné un salut individuel plutôt que collectif ? Là aussi, nous tombons très facilement dans le piège d’un dualisme transcendé par Bosh (1991) qui encourage le lecteur à réfléchir sur la contextualisation de la théologie et de la mission (Ibid. p. 427 par exemple). Pohor (2012 : 149) va dans le même sens en préconisant qu’il « faudrait aux évangéliques une théologie contextuelle qui élargisse leur capacité à comprendre comment la société fonctionne et à proposer des esquisses de solutions aux défis sociaux, économiques, politiques et culturels globaux. »

Pour les églises d’initiative africaine, la nécessité de former leurs membres et de soutenir le processus électoral semble beaucoup plus pressante, montrant à nouveau leur désir de s’impliquer activement dans les processus sociaux. Nous pensons ainsi à Katho (2012 : 75) qui voit dans ce désir « cette espérance [qui] doit travailler dans le sens de la créativité sociale pour inventer partout sur le continent des laboratoires de la société pour la renaissance de l’Afrique. » L’église catholique africaine est ainsi un exemple pour les églises évangéliques dans la promotion de l’éducation civique de ses membres. En effet, tout un curriculum de formation est mis à la disposition de toutes les églises catholiques pour que la promotion « de l’éducation civique qui permet aux citoyens de faire des choix éclairés et non influencés par les affiliations ethniques ou religieuse », en empruntant les mots du pape Benoît XVI (2011 : par. 23). De façon concrète, l’église catholique congolaise vient de créer un institut pour la paix et la réconciliation à Bukavu dont l’une des vocations est de former à la paix et à l’éducation civique[6].

        2.2.     La vision des églises et son engagement social

Cette partie traitera de la cohérence entre les visions des différentes églises représentées par les répondants par rapport à la compréhension de leur engagement social. Ken Blanchard (2005 : 43-44), en effet, rappelle que « créer une vision irrésistible » pour « visualiser l’avenir et le communiquer constitue une part considérable du rôle du leader. »

Les responsables des églises d’initiative occidentale ont communément stipulé que leur vision est de faire des disciples toutes les nations et d’apporter le salut aux hommes. En conséquence, par rapport à leur compréhension de leur implication dans la vie politique de leur pays, la plupart d’entre elles ont souligné l’importance de prier pour les hommes politiques. L’un des responsables d’église a souligné que « si l’église ne s’engage pas dans la politique partisane, elle est foncièrement politique pour promouvoir la justice, l’intégrité et la droiture. » Un autre responsable a souligné le rôle pacificateur de l’église tout en restant ‘neutre’.

Le groupe de responsables des églises d’initiative africaine a pour vision d’annoncer l’évangile à ceux qui ne sont pas atteints par l’évangile et de développer la solidarité sociale. Ces responsables en déduisent plusieurs implications concernant leur engagement dans la vie politique, en particulier la nécessité de :

  • prier pour les autorités,
  • être le garant de la morale de la société,
  • développer un climat de justice sociale, 
  • sensibiliser les populations au développement de la paix,
  • avertir les acteurs politiques,
  • travailler à la cohésion sociale,
  • exercer un ministère de réconciliation,
  • sensibiliser les fidèles à leurs droits de citoyen.

Si les réponses des responsables des églises d’initiative occidentales n’ont guère changé en 2015,  celles des responsables des églises d’initiative africaines sont plus génériques en 2015, axées sur l’évangélisation et la guérison en annonçant le royaume de Dieu et en transformant la société par la mise en œuvre de la Grande Commission. En conséquence, elles y voient la nécessité de sensibiliser la société aux défis politiques, de promouvoir l’éducation et le conseil quant à la question politique.

Réflexions

Les visions des églises d’initiative occidentale ne semblent pas inclure la rédemption de la société encore moins du monde, comme cela semble être le cas pour les églises d’initiative africaine. Les églises d’initiative occidentales se préoccupent plus du salut de la personne et reflète ainsi l’individualisme occidental en s’impliquant ainsi de façon minimale dans la vie politique, et essentiellement par la prière. 

Avec Wright (2011 : 307), nous rappelons que la vision de Dieu est « de réunir toutes choses en Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre » (Ephésiens 1 :10, LS) pour que toutes choses, l’univers tout entier, soit réconciliés en Christ (Colossiens 1 : 15-20.

Andria (2004) : 47) nous confirme dans son commentaire sur ce passage de l’épître aux Colossiens que « l’univers existe pour Jésus-Christ ». La bonne nouvelle de l’évangile pour la réconciliation de la société avec Dieu, pour la glorification et la gloire de Christ, ainsi que pour son intégration dans le vécu du shalom de Dieu fait donc partie de la vision divine pour toute la création. 

Ainsi, nous pouvons constater que la vision holistique des églises d’initiative africaine devient un modèle pour les églises d’initiative occidentale. A l’instar d’Adeyemo (1991 : 11) nous constatons que, grâce à la présence et aux influences des églises d’initiative africaine, les églises d’initiative occidentale ont trouvé une certaine libération dans leurs pratiques. Il semble que la vision d’un salut intégral et holistique  pourrait être plus profondément intégrée aux modèles sotériologiques qui sont les leur. Ces visions pourraient être animées par une compréhension approfondie du caractère juste de Dieu et de chacune des trois personnes de la trinité et en se rappelant en particulier que l’Église est appelée par Christ à chercher « le royaume de Dieu et sa justice » (Matthieu 6 : 33). Et nous continuons avec Adeyemo (Ibid. p. 14) qui écrit : « il n’y a absolument aucun concept dans l’Ancien et le Nouveau Testament semblable à celui de ‘sedaquh’ (justice et droiture) qui a une signification centrale pour toutes les relations de la vie humaine. C’est ce qui élève une nation. » Lorsque l’Église cherche à vivre ce caractère de Dieu, elle tentera de s’impliquer dans la vie sociale et politique des communautés qu’elle sert pour former les fidèles à travailler à la réconciliation tout en avertissant les acteurs politiques. 

Avec le constat de la vision holistique des églises d’initiative africaine, nous ne pouvons passer sous silence les huit clés du minière holistique développées par Sider (2008 : 99-101) qui  préconise (1) un engagement inconditionnel envers Christ, (2) une passion pour l’évangélisation, (3) une passion pour l’autonomisation des pauvres, (4) la nécessité de se préoccuper de toute la personne dans la communauté, (5) la création de programmes pour développer des amitiés informelles et détendues avec les non-Chrétiens, (6) la nécessité de venir habiter avec ceux qui sont dans le besoin, (7) le développement de partenariats avec l’ensemble du corps de Christ, et enfin (8) la nécessité de la présence du Saint-Esprit. Nous constatons de façon empirique  que la plupart de ces huit caractéristiques sont souvent très visibles dans les églises d’initiative africaine et nous pouvons être très reconnaissants pour les modèles qu’elles offrent aux églises d’initiative occidentale. Ces modèles des églises d’initiative africaine représentent l’expression du shalom divin que l’Église est appelée à démontrer ici sur la terre, tel que le démontre par exemple Smith (2014 : 18) qui nous appelle à « comprendre le projet de Dieu dans l’histoire de l’humanité, ce qui inclut la recherche de la paix et du bien-être dans nos propres contextes. »

2.3.    La préparation des membres des églises aux élections présidentielles

Lors de l’enquête en mai 2014, pour les deux groupes d’églises ayant répondu à l’enquête, les trois éléments suivants prévalent dans leur enseignement, à fréquence équivalente. Tout d’abord, les églises enseignent l’importance de veiller à la neutralité de l’Église par rapport à la vie politique. Ensuite, elles soulignent, deuxièmement, la nécessité de respecter et de prier pour elles. Enfin, elles ont libéré les chrétiens à s’engager dans la vie politique pour transformer la société de leur pays. 

De plus, les églises d’initiative africaine ont spécifié que l’Église est une opportunité pour le pays et qu’il est important que ses membres développent la paix avec les communautés qui les entourent. 

Peu de réponses changent dans les réponses de l’enquête du mois de mai 2015 si ce n’est que les églises d’initiative africaine insistent sur le fait que si le choix politique dépend des fidèles, l’église est neutre. Cependant, elle a la vocation de sensibiliser et éduquer ses membres pour accompagner le processus et, le cas échéant, jouer le rôle d’arbitre entre Dieu et les politiciens.  Nous constatons à nouveau que les églises d’initiative africaine semblent plus conscientes de la nécessité de sensibiliser et de soutenir le processus électoral qu’une année auparavant, ce qui s’explique par la proximité de l’échéance électorale.

Pour ce qui concerne la préparation des églises aux prochaines élections présidentielles, peu de stratégies de préparation semblent avoir été spécifiquement menées par les églises à part la prière et quelques enseignements comme. Les églises d’initiative africaine ont dit enseigner sur la retenue dans les événements politiques et sensibiliser leurs membres pour une élection apaisée. Mais en mai 2015, il semble que des enseignements sur le droit de vote et sur le processus électoral ont été développés et donnés de façon plus systématique dans certaines dénominations, ainsi que des enseignements sur la sagesse et la retenue dans ce processus, enseignements qui sont revenus plusieurs fois dans les réponses. Pour ce qui est des églises d’initiative occidentale, elles préconisent l’enseignement sur le processus électoral et deux dénominations ont insisté sur la nécessité pour les chrétiens de s’impliquer activement dans le processus électoral.

On peut constater dans l’ensemble qu’il y a un an, très peu de stratégies précises et créatives ont été développées de façon systématique pour anticiper les élections présidentielles de 2015. Cependant, si nous constatons peu d’initiatives créatives ou mobilisatrices, le consensus est que les églises ne doivent pas prendre parti pour un candidat ou une mouvance politique.

En mai 2015, on peut constater qu’il y a une nette prise de conscience de la nécessité d’éduquer les membres des églises quant au fait politique. Même lorsqu’elles sont invitées à faire des suggestions pour mieux aider les églises dans cette préparation,  il apparaît en particulier en mai 2015, dans les réponses données par les églises d’initiative africaine, une ambivalence, certaines préconisant l’implication active dans le processus électoral et d’autres refusant cette implication. De plus, les églises d’initiative occidentale proposent de faire une déclaration officielle pour que l’on s’éloigne des violences et qu’il n’y ait pas de fraude électorale. Elles encouragent aussi l’utilisation des médias, en particulier la radio, pour donner des enseignements pour préparer les chrétiens au geste électoral. 

Réflexion

Nous aimerions démarrer cette réflexion en revenant à l’une des remarques que l’on a retrouvé à plusieurs reprises dans les réponses de l’enquête 2014 et celle de 2015 que l’église est neutre par rapport à la politique. Pour ce faire, nous allons retrouver Soede (2009 : 39-42) qui commente les propos de Jean-Marc Éla quant à la neutralité de Dieu. Il écrit : 

Jésus, en entrant dans l’histoire, n’est pas resté neutre, sans rien dire et sans rien faire face aux effets pervers d’un système religieux, culturel et politique d’aliénation et d’appauvrissement de la créature modelée à l’image et à la ressemblance de Dieu. Le Nazaréen a pris position. Sa prise de position est radicale. Elle renverse l’ordre établi, les lois, les traditions, les structures et les organisations aliénantes qui instaurent, maintienne ou perpétuent un ordre d’oppression et d’exploitation des uns par les autres. Quand il s’agit d’affronter les situations d’injustice et d’oppression des plus petits, Jésus n’a peur devant personne. Il ne se laisse retenir par quiconque ni par des sentiments ni par le désir légitime de sauvegarder sa propre vie. Aussi a-t-il dénoncé les maîtres de la loi, les pharisiens, les scribes, etc. au prix de sa vie.

L’Église doit imiter Jésus de Nazareth en affirmant le caractère subversif de l’Évangile face au sort auquel sont soumises les populations du monde d’en bas […] L’Église, en tant qu’institution est le seul pouvoir capable de parler librement dans les nations africaines […]. L’engagement auquel tout est lié et que tous les disciples du Maître doivent prendre, c’est la subversion. Il s’agit d’éviter de prendre pour fatalité la situation de pauvreté de l’Afrique d’en bas ou la dépendance de l’Afrique et de l’Église d’Afrique vis-à-vis de l’Occident.

Face à la situation politique actuelle, l’Église est réservée et peut-être même qu’elle a peur – peur de refaire les erreurs d’il y a cinq ans, peur de s’embourber dans les méandres des négociations politiques. Elle semble s’être enfermée dans un dualisme qui ne laisse pas d’autre alternative : s’engager pour une mouvance politique ou non. Ela (Ibid. p. 43).  nous rappelle avec des termes très forts que le rôle de l’Église dépasse cette rhétorique. Si l’Église, en tant qu’institution, est appelée à rester en dehors des mouvances politiques, elle a toujours encore un sérieux combat à mener : le combat pour la libération des hommes et des femmes opprimés par les systèmes politiques et économiques mis en place. Pour ce faire, Ela rejoint Paulo Freire sur la nécessité de l’éducation à commencer des laissés-pour-compte « pour les aider à réfléchir sur leur situation et à disposer d’outils pour les analyser et trouver les moyens nécessaires pour mettre fin à l’oppression » (Ibid. p. 43). L’éducation reste donc un outil incontournable pour amener les membres des églises à réfléchir à leur situation et à se prendre en charge au vu des diverses influences et décisions politiques. L’éducation au geste électoral en fait partie. Les plans d’action pour éduquer les masses au geste électoral et à la vie civique tout comme les documents de formation tant pour les formateurs que pour les formés brillent par leur absence. L’auteur a pu découvrir deux manuels d’éducation civique qui sont disponibles en ligne, écrits par des équipes africaines ou mixtes, mais sponsorisés par des organisations occidentales, l’une étant l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique[7] et l’autre par la Konrad Adenauer Stiftung[8]. Où sont dont les manuels que l’Église a créés pour l’éducation civique de ses membres ? Au-delà de la prière et quelques enseignements donnés, peu d’actions concrètes sont prônées et peu de stratégies endogènes de préparation au geste électoral ont été mises en place.

Conclusion et recommandations

Nous avons donc mis en évidence que les églises ivoiriennes enseignent que l’Église est politiquement neutre, mais que ses membres peuvent s’engager dans la vie politique du pays. Et nous avons vu que cette dichotomie doit être dépassée pour que l’Église soit la voix des sans-voix pendant tout le processus électoral de 2015. Nous voyons donc la faiblesse de l’enseignement de l’Église par rapport au processus électoral et constatons que notre première hypothèse n’est guère vérifiée.

Quant à la cohérence entre les visions des églises et leur anticipation du processus électoral, nous avons vu que généralement ces visions ne sont pas suffisamment vastes pour y inclure la transformation et donc rédemption de la société et même du pays dans son ensemble. Notre deuxième hypothèse n’est donc pas vérifiée non plus.

Enfin, nous avons constaté que les stratégies de préparation des membres des églises au processus électoral de 2015 sont nettement insuffisantes pour ne pas dire insignifiantes, manquant d’élan créatif et mobilisateur, en particulier pour les églises d’initiative occidentale. L’examen de notre troisième hypothèse nous amène donc à une évaluation négative.

En conséquence, nous pouvons constater que les Églises, tant d’initiative africaine que d’initiative occidentale, n’ont pas préparé leurs membres au geste électoral 2015. Cela peut nous amener à sursaut de réveil pour que l’Église ivoirienne se ressaisisse en dernière minute et se lève pour assumer son rôle prophétique dans son pays.

 « C’est déjà l’heure de nous réveiller du sommeil ! » (Romains 13 : 11)

A l’instar des cinq vierges de la parabole de Matthieu 25, nous sommes dans l’anticipation d’un événement majeur dans la vie de notre pays et il semble que l’assoupissement nous a gagnés. Les vierges sages de la parabole s’étaient préparées au maximum en anticipant de toutes leurs énergies le retour de leur maître. Ici, en Côte d’Ivoire, nous faisons face tous les jours aux médias qui nous rappellent que les échéances électorales approchent à grand pas. Nous appelons donc l’Église à répondre à un triple appel.

Premièrement, nous appelons l’Église à prendre pleine conscience de son identité en tant qu’Église missionnaire (de la même manière que Dieu est un Dieu missionnaire[9]), identité qui dépasse la neutralité pour être le héraut du shalom divin en Côte d’Ivoire. Tout en s’abstenant de faire de la politique partisane, l’Église est appelée à être l’interlocuteur des différents acteurs politiques pour que le « cri de l’homme africain », selon Ela[10], et le cri de la femme et des enfants ivoiriens puissent être entendus et accueillis avec générosité.

Deuxièmement, nous appelons l’Église ivoirienne à prier. Mais de quelle prière s’agit-il ? Là aussi, tout un enseignement est à donner sur les objectifs des prières pour le politique.

Plusieurs ressources encourageantes à ce sujet sont disponibles sur l’Internet[11]. Point n’est-il besoin de rappeler ici qu’il ne s’agit en aucun cas d’une prière partisane au détriment d’une autre entité politique. Au contraire, lorsque nous prions pour un pays et pour ses entités gouvernementales, nous répondons au cœur de Dieu qui nous encourage dans ce sens : « Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage, les extrémités de la terre pour possession » (Psaume 2 :8). Paul nous encourage aussi à prier pour les responsables de nos gouvernements, avec différentes sortes de prière, des prières inclusives ayant pour unique objectif la gloire de Dieu et l’extension de son royaume : « J'exhorte donc, avant toutes choses, à faire des prières, des supplications, des requêtes, des actions de grâces, pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui sont élevés en dignité, afin que nous menions une vie paisible et tranquille, en toute piété et honnêteté.  Cela est bon et agréable devant Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Timothée 2 :1-4). Quels sont les responsables d’églises et de dénominations qui diffuseront des lignes directives de prière dans leurs églises et dénominations pour répondre au désir du cœur de Dieu – qui n’est que de ramener toute personne et toute chose sous l’autorité de son Fils bien-aimé ?

Enfin, nous appelons aux responsables des églises et communautés ivoiriennes à développer et mettre en œuvre des programmes d’éducation politique et civique et d’éducation à la réconciliation pour et dans l’Église. Ces programmes doivent être contextualisés, endogènes et refléter le cœur de Dieu pour notre nation. L’entité Eglise, communauté de guérison et artisane de paix (ECGAP) mise en place à la FATEAC pour faire face aux défis de la crise post-électorale de 2011 a développé du matériel de formation à cet égard. L’Exhortation apostolique post-synodale AFRICAE MUNUS du Pape donne aussi des grandes directives pour les efforts de réconciliation en Afrique. Cependant, où sont les manuels de formation, les plans de formation écrits par des Africains francophones pour les membres des églises d’Afrique francophone, et en particulier pour la Côte d’Ivoire, diffusés à grande échelle, pour sensibiliser les chrétiens à leurs responsabilités et privilèges dans leur nation ?

A l’instar de l’apôtre Jean à la fin de l’Apocalypse, après avoir fait un tableau très sombre des jugements qui seront déversés sur la terre et nous avoir rendus attentifs à notre espérance de voir bientôt notre Sauveur et Seigneur face à face (Apocalypse 22 : 4), nous souhaitons conclure ces réflexions par cette exhortation de l’apôtre à l’Église-servante : « Que celui qui est juste pratique encore la justice ; et que celui qui est saint soit sanctifié encore. Voici je viens bientôt. » (Apocalypse 22 :11-12). Que la venue proche du Seigneur nous stimule à vivre dans une justice et une sanctification pratiques dans tous les aspects de notre vie pour hâter l’avènement du shalom divin sur notre nation !

BIBLIOGRAPHIE

Adeyemo, T. (1991), « L’Église en Afrique aujourd’hui », dans Adeyemo T (Ed.) L’église Africaine dans la société, Nairobi : AEAM.

Andria S. (2004), Commentaire de l’épître aux Colossiens, Abidjan : Centre de Publications Evangéliques.

Benoit XVI (2011). Exhortation apostolique post-synodale AFRICAE MUNUS du Pape.

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[1] Germaine Atta est professeur de biologie à l’université Félix Houphouët Boigny à Abidjan et coordinatrice des programmes de master professionnels à la FATEAC. Martine Audéoud est professeur de sciences sociales à l’Université Internationale de Grand Bassam et à Graduate School of Management à Abidjan, et coordinatrice des programmes de doctorat professionnels à la FATEAC.

[2] www.ins.ci

[3] Voir Annexe 1.

[4] Voir par exemple le texte de Naffet KEITA (2014), L’Afrique des laïcités, qui pouvait dire en commentant son ouvrage : « En réalité la laïcité est fondamentalement une forme d’organisation de l’Etat et la religion en tant que pratique collective, relève fondamentalement d’une affaire individuelle. » (http://www.journaldumali.com/article.php?aid=7929, consulté le 29 juin 2015).

[5] Voir par exemple Agoli-Agbo (2014) « Shalom et développement durable » dans Quel Shalom pour l’Afrique ?Abidjan : Les Presses de la FATEAC (p. 89).

[6] Voir http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/L-Eglise-africaine-cree-un-institut-pour-la-paix-et-lareconciliation-a-Bukavu-RD-Congo-2015-06-07-1320733, consulté le 29 juin 2015.

[7] http://photos.state.gov/libraries/amgov/30145/publications-french/CIVIC-EDUCATION-FRENCH021611_001.pdf  

[8] http://www.kas.de/wf/doc/kas_3932-1442-1-30.pdf?110621112246  

[9] Voir les enseignements de Karl Barth

[10] Voir son livre Ela, J.M (1980), Le cri de l’homme africain, Paris : L’Hamattan.

[11] Voir par exemple

http://matthieu2414.free.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=127:intercession-pour-atteindrele-monde&catid=24&Itemid=66, http://www.vaetraconte.info/priereautorite.php, http://www.globaltracts.com/images/tracts/french/FRE-HowToPrayForTheNation.pdf,

http://veritebiblique.net/index.php/edification/priere/42-comment-prier-pour-la-nation, http://nhop.ca/wpcontent/uploads/2012/05/Prayer-for-Three-Levels-of-Government.pdf, http://storage.cloversites.com/waipunachapel/documents/How_to_Pray_for_Our_Leaders_Download.pdf.  

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