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Eglise Et Environnement : Cas De L’eglise Harriste En Côte D’ivoire Martine Audeoud, Ph.d. – Fateac

COP21 a placé la question environnementale au cœur des préoccupations des gouvernements signataires de l’accord final. COP22 vient de s’achever. Face à cette mobilisation ‘de dernière heure’ des états signataires, quelle a été l’attitude de l’Église africaine sur la question environnementale, Église qui est le dépositaire du mandat de la gestion environnementale de notre planète depuis des siècles pour ne pas dire des millénaires? 

Après un survol de réponses à cette question, cet exposé propose d’étudier le modèle de l’Église harriste en Côte d’Ivoire. Il s’attellera à montrer dans quelle mesure le souci d’une bonne gestion de l’environnement a été transmis pratiquement d’une génération à l’autre et en montrera les implications et les limites. L’Église harriste peut-être être un modèle dans sa gestion collective de l’environnement ? 

Eglise africaine et environnement

Les défis dus au changement climatique auxquels le continent africain est exposé sont extrêmement nombreux. En effet, le philosophe et éthicien Aidan G. Msafiri (2016) prend l’exemple de la Tanzanie pour démontrer l’ampleur des défis de justice climatique auxquels le continent africain fait face. Les défis agricoles dus au réchauffement climatique planétaire a le potentiel de réduire la production agricole de 50% dans les prochaines années, augmentant ainsi exponentiellement  les famines. Les changements pluviométriques font apparaître de nouvelles espèces de malaria, maladie qui demeure toujours la plus meurtrière sur le continent. Les conflits pour s’approprier les ressources s’intensifient, en particulier à l’est du continent, parmi les tribus nomades. 

D’autre part, Msafiri montre aussi que les réponses pour promouvoir la justice climatique au plan continental manquent de cohérence et de concertation. En effet, les grandes entités panafricaines telles que l’Union africaine entre autres, n’ont pas encore élaboré de vision, ni de mission, ni de plan d’action pour faire face à ces défis, contrairement à leurs homologues des pays dits du nord. L’absence de concertations et de consultation concernant les réponses à apporter aux défis engendrés par les changements climatiques encourage des comportements égoïstes, où l’oppression et l’aliénation deviennent la règle. A cet égard, il est intéressant de noter que Msafiri encourage en particulier les politiques à repenser leurs moyens de déplacements qui produisent une quantité impressionnante d’émission de gaz carbonique. Il pointe aussi du doigt l’incapacité des gouvernements à faire face aux grandes multinationales économiques qui investissent tous azimuts sur le continent et absorbent une grande partie de ses ressources non-renouvelables.

Christoph Stückelberger (2016) dans son exposé magistral sur les différents aspects de l’éthique environnementale, montre que l’être humain a oublié qu’il était un résident étranger sur terre, pour utiliser l’expression de Hauerwas et Willimon (2014). En conséquence, il a traité la terre comme étant sienne et a oublié ce que c’est que l’hospitalité et le partage communautaire concernant la gestion communautaire des ressources naturelles à la disposition de l’humanité. Ces ressources naturelles ne sont pas données à l’humanité indépendamment de toute autre autorité. Au contraire, Stückelberger montre avec acuité[1] que les ressources de notre environnement, de notre ‘maison’ appelée ‘terre’ ont été présentées à l’homme dans le cadre d’un ordre familial qui a été établi et doit être maintenu. L’humanité a donc failli à ses responsabilités de se comporter éthiquement comme un ‘résident étranger’ dans une structure familiale où la vie communautaire et le partage équitable constituent des valeurs et des cadres éthiques non-négociables. Le défi est donc un défi de dernière minute : comment minimiser les conséquences négatives des comportements égoïstes et indépendantistes de quelques-uns au niveau planétaire pour que le nombre de martyrs qui en subissent les conséquences inéluctables puisse être limité et réduit ?

Dépassés par l’immensité de ces défis, on pourrait se demander où se trouvent les lueurs d’espoir pour y faire face. Le continent africain offre probablement des modèles très parlants et très proches pour offrir à toute l’humanité espoir et vie.

        -    Colibri

Parmi tous les continents, le continent africain est peut-être aussi celui qui est le mieux préparé à faire face aux défis globaux de la gestion de notre environnement. En effet, contrairement aux populations des pays dits du nord ou développés qui ont depuis des siècles prôné une dichotomie entre leur environnement naturel et leur spiritualité, les Africains ont généralement maintenu une vision du monde où la nature représente des entités spirituelles et des atouts qu’il faut vénérer et respecter pour pouvoir bénéficier de ses bienfaits. Il suffit de s’éloigner un peu des centres urbains pour rencontrer des agriculteurs à l’écoute de leurs terres et de la nature qui les entoure, des villageois en relation avec les arbres et/ou les animaux autour d’eux. La richesse que leur apporte leur environnement naturel n’est plus à leur prouver. Si l’on doit parler d’une éducation au respect de l’environnement en particulier dans les centres urbains, il ne faut pas aller loin pour pouvoir trouver chez ces citadins des cordes sensibles par rapport à la gestion de la nature dont ils étaient jadis si proches. 

Exemple à l’appui, nous ne pouvons pas passer sous silence le cas du Burkina Faso. Feu le président Thomas Sankara dans les années 1980 a mobilisé tout son pays en vue d’y déployer une justice écologique dont Pierre Rabhi a été un promoteur particulièrement convaincu et convainquant.[2] Un autre peuple, les Masaï dont l’anthropologue Xavier Peron explicite la sagesse[3] est un modèle d’intégration

de sa spiritualité avec son environnement. Il a pu remarquer : 

Chez eux,  il n’existe ni philosophie ni dogme religieux; ils vivent la réalité en faisant corps avec elle, tout en ayant conscience  de ce qu’ils doivent apporter en tant qu’individus et membres d’une collectivité pour maintenir l’équilibre et l’harmonie dans la grande chaine de la vie.4

Pour corroborer ces exemples, Chishugi Chihebe Apolinaire (2014 : 186ss.) a démontré qu’un développement efficace en Afrique ira de pair avec une profonde intégration de l’environnement à la spiritualité de l’Africain. Kiki Gb. Célestin (2010 : 77) relève avec beaucoup d’à-propos les défis du chrétien dans l’Afrique actuelle face aux multiples défis dus à la mondialisation. En particulier quant aux questions environnementales, il souligne la conviction de Jean-Marc Ela où « la spiritualité chrétienne africaine doit être un échange permanent entre l’homme et son milieu social et naturel. » Dans le cadre de cette harmonie de l’être humain avec son milieu social et naturel où l’absence de dichotomie entre la personne humaine et son environnement représente un tel atout, il semble indispensable de construire sur cette richesse culturelle. Et c’est ce que nous pouvons constater dans la façon dont l’Église harriste a approché ses relations avec son environnement nature.

Le modèle de l’Église harriste

L’Église harriste est une église fondée par un prédicateur africain libérien qui a profondément impacté la vie spirituelle et, en conséquence, la vie matérielle des pêcheurs de la côte de l’Afrique de l’Ouest à la fin du 19e siècle. S’il n’avait pas de moyens sophistiqués pour transformer la société à laquelle il s’adressait, le prédicateur William Wade Harris n’a pas moins été un leader religieux exceptionnel. Environ un siècle et demi après son départ de cette terre, nous pouvons toujours encore constater l’efficacité de ses prédications et interactions avec la population en visitant leurs villages bien propres et bien coquets. La population harriste prend un soin particulier à maintenir un grand niveau d’ordre et de propreté dans ses villages. Cela nous a amenés à nous poser la question à savoir qu’est-ce que cette église enseigne concernant la gestion de l’environnement, comment l’enseigne-t-elle pour qu’encore aujourd’hui ces enseignements sont suivis, et quelles organisations a-telle mises en place pour perpétuer cet aspect de leur enseignement qui semble bien important. Et nous nous sommes demandé comment William Harris lui-même a-t-il abordé la question avec les fidèles et disciples qu’il a formés.

Pour ce faire, nous avons utilisé une approche socio-anthropologique et qualitative. Concrètement, nous avons pris contact avec l’un des prédicateurs de l’Église harriste qui est un étudiant dans notre programme de master en leadership. Il est très respecté au niveau de la dénomination. Avec lui, nous avons identifié trois villages harristes dans les communes et banlieues d’Abidjan et nous avons pris rendez-vous avec un responsable de chacun de ces villages. Les responsables choisis ont été en contact très direct avec un disciple du prophète Harris ce qui permet de recueillir des données de première main concernant l’enseignement du prophète Harris. Nous leur avons donc rendu visite un samedi matin, 19 mars 2016, et avons eu des entretiens avec eux sur deux thématiques principales : Le contenu des enseignements du prophète Harris concernant la gestion de l’environnement et les pratiques actuelles dans les villages pour maintenir un environnement sain dans

les villages. 

Trois villages typiquement harristes ont été sélectionnés par notre guide : le village d’Akoué-Adjame à Bingerville, le village harriste Abatta Village et enfin le village harriste de M’Badon. Ces trois villages sont dans la banlieue sud-ouest d’Abidjan, en bordure de la lagune. Il est intéressant de noter que le prophète Harris avait prêché à Bingerville et il y avait même fait un baptême à l’orphelinat de cette petite ville, au dire des fidèles. Nous avons été accueillis à l’église harriste du village d’AkouéAdjame où le prédicateur Ake Dibe André, le plus vieux prédicateur harriste de la région, nous a accueillis avec beaucoup de joie. Il est l’un des derniers prédicateurs de deuxième génération après le prophète Harris, c’est-à-dire qu’il a côtoyé ceux qui ont été formés directement par le prophète lui-même. Le village lui-même semble bien organisé et coquet, propre et très paisible. Il est situé tout au bord de la lagune. Très peu de véhicules y circulent. Il était intéressant de noter que des haut-parleurs avaient été installés le long des voies principales (non-bitumées). 

Une des voies principales du village. Pas une ordure qui traine sur la route !

Le prédicateur Ake va nous expliquer plus tard leur rôle. Bien qu’il soit très vieux au point de ne pas savoir son année de naissance, il est encore très alerte. Le prédicateur Ake n’est pas lettré, mais il a mémorisé les enseignements du prophète Harris au point qu’il parle comme si c’était le prophète Harris qui parlait, en langue ébrié. C’est lui qui, parmi les trois anciens interrogés, semble avoir le plus d’informations à partager.

Le prédicateur Ake avec son disciple.

Après les salutations d’usage et le partage de l’objectif de notre visite qui était d’investiguer ce que l’église enseigne sur la gestion de l’environnement et comment elle enseigne sur ce thème, nous avons écouté le prédicateur. Il nous a expliqué comment le Prophète Harris a basé tout son enseignement sur le paradigme des ténèbres et de la lumière. Il a expliqué qu’avec le baptème, « vous sortez de l’obscurité pour aller vers la lumière. Donc tout ce qui vous entoure doit être propre ».[4] En conséquence, la gestion des ordures ménagères est très importante. Pour ce faire, certaines habitudes sont à prendre, et il est primordial d’enseigner les enfants en bas âge comment nettoyer. Le prophète Harris aurait dit que c’est aux jeunes enfants de nettoyer et faire le ménage autour de leurs parents âgés. Avant de partir à l’école, les enfants doivent faire le ménage dans la maison et la cour. A l’école, si l’instituteur est là, les enfants doivent nettoyer sa cour. Si un enfant est orphelin de bonne heure, il peut demander à l’instituteur de s’occuper de lui et en contrepartie l’enfant fera son ménage et ses courses. Les enfants doivent aussi prendre soin de leur tenue d’école. De très bonne heure ils apprennent à la laver et à en prendre soin. Le prédicateur Ake souligne aussi combien la bénédiction des adultes sur les enfants est importante pour encourager et motiver l’enfant. Si l’enfant se comporte bien et maintient bien l’ordre et la propreté, il reçoit des paroles de bénédiction des adultes qui l’entourent et est ainsi motivé à avancer ainsi. Il est important de noter aussi que, suivant les commentaires du prédicateur Ake, le prophète Harris aurait donné les ‘Blancs’ comme modèle à ses auditeurs, ces

«  ‘Blancs’ qui sont propres et n’aiment pas la saleté. »[5]

Concernant l’ordre général au village, le prédicateur Ake souligne l’importance des traditions qui ont été développées. Par exemple, la piste qui conduit les pêcheurs vers la lagune doit être constamment entretenue, et en particulier lors des fêtes qui ponctuent l’année liturgique : Noël, Pâques, la journée de l’environnement (nous reviendrons à cette journée plus tard). Les ordures n’étaient pas jetées dans la lagune, mais brûlées.  En notant que chaque cour a son tas d’ordures à l’arrière, le prédicateur remarque aussi qu’autrefois il y avait beaucoup moins d’ordures. Interrogé sur les raisons de cette différence, il condamne la méchanceté des gens plutôt que les influences externes qui pèsent sur la communauté, provenant le plus souvent des pays d’où viennent ces ‘Blancs’ dont il parlait. Il note aussi qu’aujourd’hui la chefferie a installé des haut-parleurs dans le village qui appellent chaque matin le village à nettoyer sa cour et la rue. La chefferie a aussi pris des mesures pour faire des contrôles et donner des sanctions financières à ceux qui ne suivent pas ces consignes. Malheureusement, ces sanctions ne sont pas appliquées.

Ces commentaires sont corroborées dans le village suivant où nous nous sommes rendus, Abatta Village. Là nous avons rencontré l’ancien Odoue Daniel SIKA qui a confirmé que dans son village, le nettoyage du village se fait deux fois par semaine sur l’appel des haut-parleurs. Dans ce village, il y a des vérifications qui ont lieu, mais nous n’avons pas pu savoir si des sanctions sont appliquées. Le prédicateur Sika fait remarquer aussi que lorsque ‘les autres’ sont venus, tout a changé dans le village et les bonnes habitudes ont été partiellement abandonnées. 

Le prédicateur Daniel BEUGRE du village harriste de M’Badon est plus jeune et nous fait tout d’abord un long et très intéressant historique du village de M’Badon.

Questionné ensuite sur les pratiques pour l’entretien du village, il affirme que ce sont les jeunes qui continuent de nettoyer le village et le cimetière une fois par semaine. De plus, chacun doit nettoyer chaque matin l’arrière de sa cour et de sa maison ainsi que le chemin vers le bord de l’eau. Autrefois, les ordures étaient brûlées, mais maintenant elles sont ramassées.

Lorsque nous avons demandé au prédicateur Ake quels conseils il pouvait donner aux églises aujourd’hui, il répond qu’il n’y en a pas d’autres. Il déplore aussi le fait qu’aujourd’hui on ne parle que de ce qui est écrit et qu’il ne soit plus écouté parce qu’il n’est pas allé à l’école. Cependant, ajoute-t-il, il « ne fait que répéter les conseils du prophète ». Les deux autres prédicateurs n’ont pas ajouté de conseils supplémentaires.

Ainsi, d’un point de vue socio-anthropologique, nous pouvons remarquer l’importance de la cohésion sociale dans le cadre de l’Église Harriste pour maintenir un rythme soutenu dans la gestion de l’environnement, ce qui cadre tout-à-fait avec les objectifs développés dans rapport du Ministère de l’Environnement et du Développement Durable.[6] Comme l’Église Harriste est une institution qui n’est pas fermée ou exclusive, et aussi vu que les communautés harristes visitées sont situées dans la banlieue abidjanaise, les effets des brassages de population et de l’exode rural se manifestent aussi dans cette communauté avec les influences des autres groupes sociaux et des phénomènes économiques externes.

D’un point de vue religieux, il est aussi à propos de noter que ce sont les enseignements théologiques de l’Église Harriste sur le baptême qui constituent l’un des fondements principaux qui devrait influencer la communauté pour une meilleure gestion de l’environnement. Au-delà de la symbolique de la vie ‘nettoyée’ du péché, le thème de la propreté du corps est directement liée à cette de l’environnement dans lequel ce corps évolue. Cette portée théologique du baptême est généralement très peu enseignée dans les églises évangéliques qui semblent surtout centrées sur la portée individuelle du baptême, c’est-à-dire la confession des péchés commis et la réception du salut par la foi en Jésus-Christ. Il semble donc que l’Église Harriste ait compris avec leur frères anglicans[7] par exemple que le baptême incarne une vision écologique et morale unique qui unit le baptisé à Celui qui a recréé la création, qui a « fait toutes choses nouvelles » (Apoc. 21 :5). 

Au-delà des habitudes et traditions communautaires, nous ne devons pas oublier un autre élément de la tradition harriste est la célébration de la Fête du Déluge qui a lieu annuellement le 27 juillet ou le dimanche qui suit cette date. Cette fête a été instaurée pour célébrer la nouvelle création que Dieu a donnée à l’homme. Cette Fête a été transformée en Fête de l’Environnement où un grand nettoyage des communautés et des villages a lieu en signe de reconnaissance de ce que Dieu ait permis que nous soyons encore en vie. Cette date qui a été placée par le Prophète Harris au 27 juillet, dernier dimanche du mois de juillet à son époque avait pour vocation de remercier Dieu, à la fin de la saison des pluies qui pouvaient être si dévastatrices, de ce que Dieu ait conservé la vie à chacun. Les trois responsables des communautés harristes interrogées ont toutes trois mentionné l’importance de cette fête où, ces dernières années, en plus des réjouissances, des arbres sont plantés pour reconstituer les forêts détruites. En instaurant des rituels, des traditions où les jeunes générations sont aux côtés des plus âgés pour replanter des arbres par exemple, ou pour faire des nettoyages intensifs, les générations grandissantes auront vécu physiquement, émotionnellement et spirituellement la grandeur et la sacralité du mandat créationnel confié à l’humanité au début du livre de la Genèse, celui de prendre soin de toute la création. 

Nous pouvons donc constater ici la valeur pratique des enseignements donnés par une église qui incarne ce qu’elle enseigne. Lors du Colloque Dieu, la terre, la guerre  qui a eu lieu à la FATEAC, un atelier qui a présenté le modèle de l’Église harriste a fortement retenu l’attention des participants. Ces-derniers ont mis en exergue la nécessité de mettre en valeur, dans nos églises, les enseignements concernant la gestion de notre environnement. Lors de cet atelier, il a été proposé aux participants de créer des matériels didactiques sur la nécessité de préserver l’environnement. Il faut, cependant, noter que ces discussions sont peut-être tombées dans le piège que voulait éviter le Prophète Harris qui a préférer instaurer des symboles qui rappellent à la communauté la nécessité de ne pas considérer que l’environnement est à la merci des velléités humaines. 

Enfin, il est aussi primordial de mentionner un autre aspect dans la vie de l’Église harriste en rapport avec la transmission de leurs enseignements sur la gestion de leur environnement : Les chants. Si l’Église harriste n’a pas de tradition écrite, la transmission de sa théologie d’une génération à l’autre, de façon communautaire, s’est effectuée par la composition et la transmissions de chants utilisés dans diverses liturgies harristes. Dans ce cadre oral, de nombreux chants font allusion soit à la terre, soit au concept de propreté.

Les chants suivants ont été enregistrés et transcrits par l’évangéliste harriste qui a coordonné nos sorties de terrain. Ce sont des spécimens de chants chantés lors de la Fête du déluge qui est maintenant rebaptisée la Fête de l’environnement.[8]

Cantique sur Noé :

« Noé a été épargné à cause de son obéissance. Nous devons donc éviter les compromissions pour ne pas nous salir. »

Cantique de reconnaissance à Dieu pour tout ce qu’il a fait pour nous en sacrifiant son fils unique Jésus Christ :

« Qu’est-ce que nous devons faire ? Lui rendre gloire, croire en Lui et changer de comportement tout en soignant notre image et notre environnement. » Cantique d’exhortation à la propreté :

« Nous ne devons pas rendre nos habitations en porcheries. Mais plutôt faisons-en des lieux saints, comme nous le conseille le prophète William Wade Harris qui dit : La propreté est la fille de la piété. »

Ces chants montrent bien à quel point la relation avec Dieu, la sanctification (en termes ‘évangéliques’) est intimement liée à son aspect visible et extérieur, la nécessité de maintenir un environnement propre et de soigner son environnement. La propreté extérieure est la preuve irréfutable d’une vie de relation profonde avec Dieu.

D’autres chants répertoriés dans la thèse de James Krabill (1995) font référence soit à la terre et à l’environnement, soit à la thématique de saleté et de propreté. Nous allons donner ci-dessous quelques exemples de la première thématique sur la terre et l’environnement. Ces chants sont traduits de la langue dida.

Le Sauveur a parlé à la terre, yoo.

Le Régénérateur, le Bienfaiteur a parlé à la terre, yoo.

La terre qui avale toutes les affaires, 

Elle a entendu l’affaire dans la bouche du Seigneur.

C’est pourquoi elle est descendue ici.  

Pensons aux nombreuses actions que nous faisons à la terre, yoo.

Est-ce que nous avons un jour entendu l’affaire dans sa bouche ? 

Comme nous allons suivre le Seigneur, notre Père, Réfléchissons dans nos cœurs sur l’exemple de la terre, Et comprenons l’affaire dans la bouche de notre Père.

Amen.

Prions ! Le Seigneur a mangé la souffrance en nous faisant.

Six jours,

Aujourd’hui, le septième jour est le jour de respiration.

Le Seigneur dit : Abaissons-nous la tête Et prions.

Amen.

Laissez le chemin aux enfants pour qu’ils viennent auprès de moi.

Qu’ils viennent pour m’entourer.

Mais les enfants sont dignes dans le village de Dieu.

Car toutes les affaires qu’ils font sont propres et justes. Courrons et allons devant pour trouver notre Père ;

Notre Père qui a le cœur beaucoup froid

Il est sur le tabouret du commandement dans le village de Dieu.

Il attend les enfants avec leurs actions propres.

Notre Père cherche des milliers – des milliers d’hommes.

Qui peut avoir son cœur ?

Faisons le travail propre et donnons à notre Père ;

Cela fait que le trouve le village de Canaan, Heaven.

Amen.

Les trois premiers chants transcrits ici sont des exemples de l’intégration de la nature, de l’environnement, du village à la foi du croyant. Il n’y a pas de dissociation entre l’environnement et le village, et la relation que les croyants ont avec leur Dieu. Dans la vision du monde harriste, il n’y a pas de dualité entre la terre, le village, et le lieu d’habitation de Dieu. Le village où les Harristes habitent est le village de Dieu et donc il faut y maintenir l’ordre et la propreté. Dans le même ordre d’idées, la création doit être comprise comme étant en symbiose avec le Créateur. Le village et même la terre sont considérés comme étant l’habitation de Dieu et doivent donc être dignes de Lui.

D’autres chants reprennent la thématique de la saleté et de la propreté, thématique

qui a son parallèle dans celle de la sanctification dans les milieux évangéliques. 

Notre Père, Pardon ! Qu’ils viennent !

Ils vont chanter le drogbro, n’est-ce pas ?

Nous qui sommes les faiseurs de mauvaises actions… Ayi, dogbro, yoo !

Grandes chanteuses de dogbro de notre Père :

Venez sur nous !

Et puis nous allons chanter le dogbroo, yoo, Et puis nous aurons le corps propre.

Amen.

Notre Seigneur doit venir.

Notre frère aîné, Jésus Christ vient de là-bas, ayoo.

Nous ne connaissons pas le jour qu’il viendra.

Apprêtons-nous ici sur la terre

Pour que le Seigneur ne trouve pas de saleté sur nous.

Amen.

            Sauveur, viens sur nous !  Régénérateur, Bienfaiteur,   Viens sur nous !

Sauveur, viens enlever sur notre corps beaucoup d’offenses. Régénérateur, Bienfaiteur,  Nous te donnons la tête.

Seigneur, viens enlever sur notre corps beaucoup d’offenses.

Amen.

Dans ces chants, si la saleté représente la problématique du péché, le terme utilisé est utilisé dans son sens propre, à l’opposé de la saleté. Les chants harristes, font par ailleurs aussi référence directement au péché et à la souffrance et ont des termes spécifiques pour cela. Mais, dans le contexte de notre étude, il est très intéressant de noter que si le péché a une influence interne et sur les relations des personnes entre elles, la ‘saleté’ est celle du corps et constitue probablement l’expression physique des effets du péché. Pas de dichotomie théologique chez les Harristes : le corps propre, un environnement propre constituent l’expression tangible de l’absence du mal chez les enfants de Dieu. C’est donc le reflet d’une vision du monde qui intègre le matériel et l’immatériel à l’instar de Hiebert (2008 : 106) qui montre que, pour de telles populations orales, une vision du monde holistique affecte tout ce que chacun et l’ensemble du groupe font, depuis la façon de manger, de se marier jusqu’à la façon de planter de graines. Cela explique donc la perception des habitants des villages harristes quant à la gestion de la propreté, tant dans leur corps que dans leur village. Il en est de même quand à la gestion de leur environnement. Notons en passant aussi que le respect dû à la nature environnante peut aussi constituer un reliquat de leurs traditions ancestrales où les éléments naturels et les forces de la nature représentaient des lieux et pratiques de

leur spiritualité.

Quelles recommandations pour les églises évangéliques ?

Ces quelques réflexions et éléments de recherche nous conduisent à proposer à l’Église ivoirienne en particulier et à l’Église africaine francophone de façon plus

large les recommandations suivantes.

  1. Si même le monde séculier est préoccupé par les questions de gestion environnementale pour maintenir la vie sur notre planète, pourquoi pas à plus forte raison l’Église ? L’Église, qui aurait dû être un phare pour le reste du monde, est appelée à se remettre en question et à revoir sa théologie sur ce

thème. Les éléments suivants sont à considérer : 

  1. Les institutions qui forment les responsables des églises et dénominations sont appelées à intégrer une réflexion théologique approfondie qui intègre la gestion environnementale à l’expression multiforme de la foi dans un monde qui a abusé de la création qui lui

avait été confiée. 

  • Tous les manuels d’enseignement sur le discipolat et les formations bibliques devraient être revus pour que l’enseignement sur l’intendance de la création puisse y être incorporé.
    • Des séminaires de formation lors des pastorales ou autres rassemblements ecclésiaux devraient aussi amener les responsables des églises à former leurs membres en vue d’une meilleure gestion de

leur environnement, tant au niveau micro qu’au niveau macro.

  • L’Église harriste propose un modèle de mobilisation communautaire qui intègre la vie de son environnement à son rythme ecclésial et liturgique. L’Église ne pourrait-elle pas intégrer, dans ses célébrations, sa liturgie, sa vie communautaire des gestes, des paroles et des traditions pour les générations à venir qui mobiliseront leurs membres à mettre en valeur le patrimoine environnemental et physique que le Créateur leur a confié ? Cela pourrait

consister à :

  1. Mettre en place et célébrer une journée de l’environnement
    1. Mobiliser la jeune génération (et pas seulement les femmes) pour des nettoyages réguliers, non seulement des églises, mais aussi des

places publiques et/ou des communautés de vie ?

  • Développer et intégrer à la liturgie ecclésiale des réflexions et des chants qui mettront en exergue la valeur et la joie de collaborer avec le

Créateur et le Rédempteur à la gestion de l’environnement.

  • Mobiliser leurs membres pour développer des actions de sensibilisation communautaire dans leurs quartiers pour promouvoir une gestion de l’environnement plus saine et pour réduire la pollution.

Nous ne pouvons pas clore ces réflexions sans placer la nécessité pour les églises de promouvoir la gestion de leur environnement dans un contexte de réflexion théologique bien plus vaste et plus motivant que Jürgen Moltmann (1985) a décrit. Il pouvait souligner, en particulier, que la création toute entière est appelée à donner gloire à son Créateur. L’être humain est une voix que la création utilise pour glorifier

ainsi son Créateur. Et Moltmann poursuit (p. 70):

L’être humain ne domine pas seulement le monde pour l’utiliser. Il peut aussi discerner le monde en prenant pleinement  conscience qu’il est la création de Dieu, en comprenant le monde comme sacrement de la présence cachée de

Dieu, et en l’appréhendant comme communication de la communion avec Dieu. C’est ainsi que l’être humain peut consciemment accepter la création avec reconnaissance et consciemment apporter à nouveau la création devant Dieu avec actions de grâce.[9]

Sommes-nous prêts, avec toute l’Église africaine, à entrer dans cette adoration de Dieu à travers la création ?

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Chishungi, Chihebe Apolinaire (2014). Phiosophie, spiritualité et développement en Afrique noire dans Cahiers du CERPRU, 23e année, no22, série A, 2014, p. 186ss.

Hauerwas, S. et Willimon, W. H. (2014). Resident Aliens: Life in the Christian Colony. Nashville, TN: Abigndon Press.

Hiebert, P. G. (2008). Transforming Worldviews: An Anthropological Understanding of How People Change. Grand Rapids, MI: Bake Academic. 

Kiki, C. G. (2010) Etre chrétien en Afrique aujourd’hui. Dans Cheza, Maurice, et Van Spijker, Gérard. Théologiens et théologiennes dans l’Afrique d’aujourd’hui. Paris : Karthala. 

Krabill, J. R. (1995). The Hymnody of the Harrist Church Among the Dida of South-

Central Ivory Coast (1913 to 1949). Frankfurth am Mein, DE: Peter Lang GmbH.

Moltmann, J. (1985). God in Creation: An Ecological Doctrine of Creation London : SCM Press Limited.

Msafiri, A. G. (2016). Globalization of Concern III : Essays on Climate Justice, Education, Sustainability and Technology. Genève : Globethics.net

Stückelberger, C. (2016). Global Ethics Applied, Vol.2 : Environmental Ethics.

Genève : Globethics.net.


[1] Stückelberger, Ibid., p. 84 par exemple.

[2] Voir par exemple les réflexions de Mohammed Taleb dans L’écologie du Sud discuté sur http://www.lemondedesreligions.fr/actualite/la-nature-un-lieu-de-spiritualite-pour-les-peuples-du-sud12-02-2015-4514_118.php et http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/10/13/pierre-rabhi-la-mainverte-de-sankara_4788520_3212.html. 

[3] Voir http://www.xavierperon.com/livres/ et http://afrikhepri.org/vivre-la-spiritualite-africaine-auquotidien/  4 Ibid.

[4] Dibe André AKE, Interview le 19 mars 2016.

[5] Ibid.

[6] Ministère de l’Environnement et du Développement Durable (2011). Stratégie nationale de développement durable. Téléchargé de http://www.environnement.gouv.ci/pollutec/CTS4%20LD/CTS%204.7.pdf. P. 8 par exemple. Il est aussi intéressant de lire l’analyse de la dialectique entre économie, cohésion sociale et environnement dans l’article de Bruno Boidin et Bertrand Zuindeau (2006), Socio-économie de l’environnement et du développement durable : état des lieux et perspectives,  téléchargé de http://www.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2006-3-page-7.html, où il met en parallèle les trois concepts de société, économie et gestion de l’environnement. Dans cet article, nous n’avons pas abordé la perspective de la dynamique de l’économie.

[7] Voir par exemple http://turleytalks.com/renewing-the-world-the-ecological-and-moral-vision-ofbaptism/ et http://www.anglican.ca/news/covenant-and-care-a-baptismal-promise-to-safeguardcreation/3006799/. 

[8] Portions de chants transcripts par Richard Djorogo en mars 2016.

[9] Traduction libre de l’auteur.

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