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Shalom et réconciliation: cas de la Côte d’Ivoire

Martine AUDEOUD et Rubin POHOR

            La mission de Dieu est de restaurer le shalom de la création qui a été détruit par la chute. Pour ce faire, Dieu s’associe maintenant les chrétiens, citoyens de Son royaume, pour participer à ce projet de restauration qui est en fait un projet de réconciliation. A cet effet, Paul pouvait écrire :

Voici, toutes choses sont faites nouvelles ; et toutes sont du Dieu qui nous a réconciliés avec lui-même par Christ, et qui nous a donné le service de la réconciliation, savoir, que Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, ne leur imputant pas leurs fautes et mettant en nous la parole de la réconciliation. Nous sommes donc ambassadeurs pour Christ, - Dieu, pour ainsi dire, exhortant par notre moyen. Nous supplions pour Christ : Soyez réconciliés avec Dieu ! (2 Corinthiens 5 : 17-21).

            Cette vocation de réconciliation fait donc partie de façon intrinsèque de l’identité du chrétien, de chaque disciple de Jésus-Christ. Comment cette vocation est-elle vécue pratiquement dans le corps de Christ actuellement ? Dans les pages qui suivent, nous examinerons plus particulièrement le cas de la Côte d’Ivoire, en nous référant à l’article écrit par Rubin POHOR intitulé Repentance, pardon et réconciliation[1] en basant notre réflexion sur quatre textes bibliques de réconciliation.

            Après la crise post-électorale de 2010-11, le Département de Développement holistique (DDH) de la Faculté évangélique de théologie de l’Alliance chrétienne (FATEAC) a mis sur pied, grâce à l’aide de plusieurs partenaires, un projet dénommé « Eglise, communauté de guérison et artisane de paix » (ECGAP). L’objectif de ce projet était de promouvoir le pardon et la réconciliation auprès des populations ayant subit le plus les violences meurtrières de la crise postélectorale et participer ainsi à la transformation du conflit ivoirien. Pour cela, une équipe de formateurs au conseil post-traumatique ont été formées pour former des équipes de conseillés spécialisés en conseil post-traumatique dans les zones les plus touchées par les violences. Les formateurs ECGAP ont ainsi intervenu dans plusieurs pastorales des grandes dénominations du pays, et aussi sur le terrain le plus difficile de l’Ouest de la Côte d’Ivoire, en particulier dans la région de Duékoué. ECGAP a travaillé sur la base de plusieurs modèles bibliques.

Les modèles de Jacob et Esaü et de Joseph et ses frères

            Ce premier groupe de modèles préconise une approche de la justice restaurative  dont l'objectif est d'amener les acteurs d'injustice à retrouver un statut relationnel paisible dans leurs communautés et à reconstruire les liens brisés.

            Le récit de Jacob et d'Esaü met en évidence certains aspects de la justice restaurative, en particulier dans les relations familiales. Le jeune frère, à l'instigation de sa mère, a trompé son frère aîné à deux reprises au moins. Après bien des années de séparation, il veut 'retourner à la maison' et renouer les relations fraternelles avec son frère Esaü. Si Esaü semble extrêmement heureux de cette initiative et semble, à l'instar du père dans la parabole du fils prodigue, accueillir son jeune frère à bras ouverts, ce pardon ainsi démontré ne semble pas être reconnu par Jacob. Ce dernier, tout comme auparavent, calcule son approche, ment quant à la direction qu'il va prendre, et garde ses distances avec son frère en l'appelant toujours 'mon seigneur'. Les deux frères ne mangeront même pas ensemble pour sceller leurs retrouvailles et ils ne se retrouveront que pour enterrer leur père. Jacob ne semble pas avoir reçu le pardon de son frère. A-t-il même reçu le pardon de Dieu pour lui-même ? S'est-il pardonné ? Le récit biblique, par ses silences, nous semble répondre par la négative.

            Ce récit nous amène à réaliser que la reconstruction des relations brisées ainsi que leur restauration, semble fondée sur la nécessité d'un pardon tout à fait réciproque, qui devrait avoir lieu après que le coupable ait déjà reçu le pardon de Dieu pour lui-même. Pour cela, il faut que les plaies soient ouvertes et ainsi soignées. Jacob et Esaü ne semblent pas avoir discuté des causes de leurs relations brisées. Jacob vivait toujours dans la crainte de son grand-frère. « La crainte empêche l'amour » (1 Jean...). Ces efforts de réconciliation étaient-ils trop brusques, sans un travail préalable de contrition ? Représentaient-ils des efforts de surface – à l'instar de nos sociétés modernes qui cherchent l'instantané, la solution miracle, sans prendre le temps de se placer devant Dieu, de lui confesser son péché et enfin recevoir son pardon spécifique.

            Le récit de la réconciliation de Joseph avec ses frères nous apporte des modèles plus positifs de justice restaurative. Pendant un long processus de visites et de mises à l'épreuve, Joseph, l'offensé, prend l'initiative d'amener ses frères à reconnaître leur péché, à le confesser devant leur père et devant Joseph, avant de les amener à vivre avec lui dans une situation de confort matériel et émotionnel. La plaie a été ouverte, nettoyée, pour enfin permettre la cicatrisation par étapes. Notre Seigneur Jésus Christ, est le modèle parfait de cette justice restaurative. Il a pris l'initiative de venir à l'encontre de l'humanité coupable, de porter en son corps sur le bois de la croix la colère de Dieu pour réconcilier tout le cosmos, tout l'univers avec le Dieu Créateur. A présent, toute personne et toute communauté peut faire l'expérience de relations complètement restaurées avec Dieu, en réalisant son péché et son besoin de réconciliation avec Dieu en Christ. Dieu a pris l'initiative de cette démarche : « Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même. »

            Dans le contexte ivoirien, ces deux approches de justice restaurative ont été mises en œuvre. Le Conseil Vérité, Justice et Réconciliation semble avoir suivi l'exemple de Jacob – cherchant à renouer les relations brisées avec les frères ivoiriens opprimés par le parti au pouvoir, sans processus d'auto-évaluation véridique. Dans les familles, dans les églises même, dans les communautés urbaines, chacun a réappris à vivre avec l'autre, avec celui qui était 'ennemi' parce qu'il fallait avancer, faire en sorte que l'horreur de la guerre puisse être remplacée par une paix de surface, au moins.

            ECGAP, de son côté, a cherché à promouvoir le modèle mis en œuvre par Joseph, amenant des représentants des communautés offensées à prendre la responsabilité de leurs actions et à se pardonner mutuellement. Pohor donne l'exemple suivant dans sont article Repentance, pardon et réconciliation[2] :

RECONCILIATION dans le contexte de conséquences irréparables

            Cet aspect complémentaire de la réconciliation « tente de réparer le mal fait et compense, autant que faire se peut, le vide creusé par le deuil d'un passé perdu »[3]. Dans presque tous les cas de conflit, il faut aussi faire face aux relations brisées et aux situations dont on doit faire le deuil. Que faire lorsque le père, la mère, les autres membres adultes de la famille ont été tués, et qu'une jeune fille de 17 ans reste vivante, avec aucun moyen de subsitance et quatre enfant à charge ? Comment gérer la perte de biens immobiliers, la destruction de commerces qui étaient à la base de la subsistance de la famille ?

            Le cas de Nathann et Batsheba en 2 Samuel 11 et 12 nous aide à en comprendre la portée. David, par sa propre faute et sa sensualité, tue un homme pour son propre plaisir et prend pour femme la femme de cet homme. Dieu intervient, fait mourir le fils issu de cette union premièrement adultère et annonce d'autres jugements à David. Ce dernier reconnaît pleinement sa faute et accepte les conséquences de son péché envoyées par Dieu. Ces conséquences vont avoir des effets pour le reste de sa vie – quoique nous ne voyions pas de processus de réconciliation avec la victime et sa famille. La justice du vainqueur semble s'être installée – jusqu'à ce que Dieu intervienne par l'intermédiaire du prophète Nathan. Ses interventions ne sont pas seulement des interventions punitives. Dieu recréé une nouvelle unité familiale et même une descendance au roi David. Ce qui n'avait pu être imaginé à vue humaine devient une magnifique image de la gloire millénaire du Seigneur Jésus. Par Christ, Dieu fait toutes choses nouvelles (2 Cor 5...). Si David et Batsheba devront vivre les conséquences du péché de David, il n'en demeure pas moins que David expérimente de façon particulièrement profonde ce qu'est la grâce de Dieu dans sa vie. Il est humilié, et pourtant, à la fin de sa vie, nous le voyons engagé pleinement à préparer la mission de son fils, issu de sa relation avec Batsheba : Construire le lieu d'habitation de Dieu. L'offenseur retrouve la paix et la vie est recrée avec un nouvel objectif.

            Un autre modèle, auquel nous avons déjà fait allusion, est celui du fils prodigue (Luc 15?). Mais nous allons plutôt nous focaliser sur l'attitude du père, l'offensé. Ce-dernier n'a pas cherché à prendre sa revanche. Au contraire, il accueille à bras ouverts l'offenseur et recrée une nouvelle vie de famille pour lui, de nouvelles relations où l'offensé, le fils prodigue, est pratiquement amené à une place d'aîné, est célébré et se retrouve avec une vie recrée devant lui. Cette belle parabole de la réconciliation de Dieu avec les hommes nous montre de façon si vivante le cœur plein d'amour du Dieu offensé qui recrée une vie nouvelle pour ceux qui l'ont profondément offensés.

            Dans les deux modèles évoqués ci-dessues, nous voyons que la réconciliation ne reconstruit pas le passé. Plutôt, elle recrée un nouvel avenir, un nouveau contexte de vie avec une vision d'avenir et une espérance. ECGAP a ainsi pu être pour ainsi dire un des moyens que Dieu a utilisés pour recréer un contexte de vie et donner de l'espoir à ceux qui étaient soit les bourreaux, soit les victimes, de la guerre fratricide qui a déchiré notre pays.

            ECGAP a pu par exemple... p. 200. D'autre part, lors de ses efforts de réconciliation, des bourreaux ont pu demander pardon à ceux qu'ils ont offensés comme dans le cas de Abdoulaye … p. 194. Nous ne pouvons pas non plus oublier ce qui s'est passé lors d'une des premières réunions avec les responsables religieux des communautés de Douekoué. Après avoir demandé les nouvelles à nos représentants ECGAP, un long silence s'établit. Puis l'imam principal a récité solennellement la prière dominicale puis une prière du Qu'ran. Des larmes ont coulé de son visage. Et il murmura : « C'est la première fois depuis les hostilités que les chrétiens viennent nous voir et nous écouter. » Et le dialogue s'instaura... Une nouvelle relation était crée.

SHALOM ET RECONCILIATION IVOIRIENNE : QUEL AVENIR ?

            Si ECGAP, de nombreuses autres structures, et aussi beaucoup de chrétiens et de chrétiennes ont travaillé individuellement a recréer les relations brisées dans les familles et les églises, il n'en demeure pas moins que la situation ivoirienne semble encore bien douloureuse, même dans l'Église. A la veille de nouvelles élections présidentielles, il nous faut poser la question suivante : Dans quelle mesure l'Église sera-t-elle à même à s'élever au-dessus des conflits politiques et ethniques pour promouvoir une éthique de shalom, de paix et de réconciliation ? La question se pose à l'Église ivoirienne de façon incontournable.

            En conséquence, nous aimerions reproduire ci-dessous une partie du Communiqué qui avait été publié par la FATEAC au mois de novembre 2010 à la veille du deuxième tour des élections présidentielles :

            Au fil des dernières semaines, nous, Faculté de Théologie Évangélique de l’Alliance Chrétienne, avons été de plus en plus inquiets au vu de certaines tendances qui ont vu le jour dans les églises évangéliques ivoiriennes dans la perspective d’un second tour des élections présidentielles paisible et digne de notre nation. Ces tendances risquent fort d’être facteur de déséquilibre sociétal dans la période post-électorale.

Nous constatons en particulier :

  1. Le fait que beaucoup d’églises ont cédé à la pression de la société qui essaie de rallier les chrétiens aux tendances antagonistes.
    1. Une tendance certaine à la politisation des activités cultuelles des églises, sous l’influence soit des responsables d’église, soit des responsables politiques.

En conséquence, nous avons pu observer de nombreux désordres et déchirements à l’intérieur des communautés ecclésiastiques et même au sein des familles. De plus, nous avons pris conscience d’une absence de distance et du regard critique de l’Église à l’égard des positions prises au niveau de la société, ce qui ne lui permet plus de gérer positivement la relation d’interdépendance et de complémentarité qui existe entre l’Église et le politique qui devrait garantir la paix et le bien-être de notre société ivoirienne.

Analyse

Nous désirons à présent souligner trois aspects de la vie de l’Église qui ont été déficients pendant le temps de préparation au geste électoral.

Premièrement, l’Église a manqué de préparer de façon adéquate les chrétiens à prendre des décisions politiques impliquant la vie de leur nation qui correspondent à leur identité chrétienne telle qu’elle est exposée dans la Bible, en particulier dans le Nouveau Testament.

Deuxièmement, l’Église semble avoir échangé son identité essentiellement spirituelle en une identité essentiellement ethnique. En conséquence, elle a manqué à sa vocation première, c’est-à-dire d’être la voix de Dieu envers le peuple ivoirien et celle du peuple ivoirien devant Dieu.

Troisièmement, en particulier, l’Église a manqué de rappeler à ses leaders ainsi qu’aux leaders politiques leur devoir de :

  • Rester fidèle aux engagements pris envers le peuple et d’honorer les promesses tenues.
  • Faire preuve de concessions allant au sacrifice de ses intérêts au profit de l’intérêt général.
  • Faire preuve de transparence et de justice en ayant la volonté d’éclairer et d’informer le peuple.
  • Manifester un esprit de pardon et non de vengeance, en paroles et en actes.

Au nom de l’Église ivoirienne, nous confessons nos manquements et notre inéquation à réaliser notre vocation essentielle au milieu de la société ivoirienne et demandons pardon à Dieu et à la société ivoirienne pour cela.

Recommandations

Pour aider l’Église ivoirienne à retrouver son mandat et ses fonctions primordiales dans notre société, nous souhaitons faire les recommandations suivantes au vu des manquements identifiés précédemment :

  1. Quant à la préparation des fidèles au rôle politique à jouer dans la société, nous encourageons l’Église chrétienne ivoirienne de :
    1. Offrir un éclairage doctrinal qui puisse aider les chrétiens à apprécier et à discerner en toute conscience, sous la mouvance de l'Esprit Saint, les options politiques qui représentent de vraies valeurs humaines et dignes d’un Dieu Créateur et Rédempteur.
    1. Développer la réflexion communautaire au détriment de l’esprit sectaire.
    1. Intensifier la formation des leaders ecclésiastiques, en particulier dans le domaine de la réconciliation.
  • Quant à la réalisation de l’identité essentielle de l’Église et à sa vocation dans la société, nous souhaitons vivement que l’Église chrétienne ivoirienne
    • Reprenne conscience de sa vocation dans le monde.
    • Cherche à nouveau à accomplir sa mission de gérer le temporel, selon Dieu, c'est-à-dire la mission de témoigner l'Evangile de par ses engagement, en particulier quant à ses activités politiques.
    • Retrouve son rôle prophétique en dénonçant les injustices et en proposant une éthique de la gestion du pouvoir politique, tout en distinguant entre l’église et les partis politiques et en évitant d’être associée ou identifiée à un parti politique.
    • Retrouve pleinement son rôle d’intercesseur auprès de Dieu en faveur de la communauté ivoirienne et en particulier des dirigeants politiques, pour limiter le débordement du mal spécifiquement dans les antagonismes intercommunautaires et interethniques.
    • Puisse anticiper les éventuels troubles, les conflits ou les guerres en perspective (discernement nécessaire) et être prête à jouer le rôle de médiateur en temps de conflit.
    • Cherche, de par son unité qui a été acquise par le sang de Christ, à proposer un modèle de société qui est fondée sur l’inclusion de l’autre, quelle que soit son identité et son arrière-plan ethnique.
  • Quant à la pratique d’un leadership et d’une vie quotidienne qui répond aux normes bibliques et divines, nous rappelons à chacun :
    • Valorisons la vie de chaque individu en encourageant la liberté d’expression et de choix des candidats et en respectant l’avis de chaque citoyen.
    • Soyons artisans de la paix en acceptant le résultat des urnes.
    • Evitons toute forme de violence (verbale, physique, psychologique ou morale).
    • Pratiquons le bien envers tous avec compassion.
    • Cherchons à secourir les démunis en servant les moins servis et en plaidant en faveur des laissés-pour-compte.
    • Recherchons le bien de la nation, la paix de la cité et la paix des citoyens.
    • Considérons la diversité ethnique, culturelle, linguistique et politique de la nation comme une source d’enrichissement mutuel.

CONCLUSION

            L'Église de Christ en Côte d’Ivoire est appelée à développer et vivre une éthique de la rédemption dans un chemin de paix et de réconciliation dans les défis politiques, économiques, ethniques et moraux auquel notre pays fait face. Elle ne peut pas échapper à la nécessité d'appeler tous les chrétiens, toutes les communautés de vie, a réaliser que son identité n'est enracinée que dans la Croix de Christ, un scandale ou une folie pour les uns, mais pour nous, la puissance... 2Cor.1...

Prière de Saint François d'Assise


[1]

                [1] Rubin Pohor (2013). Repentance, pardon et réconciliation. Revue Théologie Africaine, Église et Sociétés. Abidjan : Centre de formation Missionnaire d’Abidjan. (4).

[2]

     Rubin Pohor (2013). Repentance, pardon et réconciliation. Revue Théologie Africaine, Eglise et Société. Vol. 4, 195-196.

[3]   Matthieu BERE, Art.Cit., p. 138.

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